le présent de nos vies

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Que signifie l’expérience des choses passées ? Croyons-nous vraiment que nous sommes magnifiques et éperdus, splendides et indélébiles ? Ou convient-il, avec davantage d’humilité, d’être, d’apprendre à rendre notre pas plus léger, moins furieux, sans désirer s’ancrer férocement, en acceptant plutôt de considérer que la merveille est cet impalpable mouvement divin ?

Cet inspir splendide qui nous comble, nous porte, nous nomme, nous voit, nous répond, nous précède en tout pour que s’inscrivent en nous force, courage, passion ?

Quatre lépreux rejetés à la porte de la ville discutaient entre eux : pourquoi resterions-nous ici à attendre la mort sans bouger ?

Un passage du Livre des Rois relate l’histoire de ces quatre gars, jetés en dehors de la ville, lorsque sévissait au-dedans une intense famine. Ils font à vrai dire ce constat étonnant de clairvoyance dans leur état : retourner vers le passé, c’est mourir. Rester dans le présent sans bouger, c’est mourir. Se lever et aller vers, c’est vivre en tous cas.

Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire d’autre ? Franchement, plus clair que ça tu meurs.

Le passé représentait pour eux, comme pour moi, le lieu qu’ils avaient quitté, là où leur vie ne pouvait plus être. Retourner en arrière, c’était entrer dans le sec, le rien, le manque évident de nourriture. Dans mon cas : l’absence totale de nourriture spirituelle.

Le présent représente là pour eux une inertie certaine, le lieu d’une autre forme de vide. En effet, si nous restons collés à nos acquis, notre vie peu à peu baigne dans le flou du formol, cesse de battre, car nous ne supporterions pas (pensons-nous) que quoi que ce soit vienne à changer. On est convaincus que ce qui a été acquis l’a été chèrement, et on préfère même s’accrocher dans le tas à nos ratages, à nos blessures peu éteintes, nos amertumes tenaces ou nos pâles amours de demi-teintes (nos mauvaises humeurs persistantes, pour le dire autrement) bien plutôt que de se dire que chaque occasion d’ouvrir les yeux est une occasion de voir, de vraiment voir.

Le présent de nos vies est à vrai dire ce moment rare et privilégié où nous sommes éveillés à ce qui peut se passer de particulier dans nos vies, à ce qui se passe de particulier, à ce moment, présent et lumineux où l’occasion nous est donnée de laisser Dieu façonner nos cœurs et nos vies pour les tendre de ce caractère exceptionnel que Lui leur voit.

Le futur est ce lieu d’ouverture et d’accomplissement de la promesse : va, vis, vois. Pour rien au monde je ne voudrais retourner dans le passé. Oui, bien sûr, je sais toutefois que je pourrais y glaner ci et là quelques miettes d’éternité consumée, qui pourraient me ravir ou même m’émouvoir. Mais se promener parmi les miettes de soi, c’est fouler le rien, le vide, l’oubli. Ceci dit, il est bien entendu que tout ce que nous avons déjà vécu nous a porté jusque là où nous sommes, forts de ce qui a été appris et compris, forts d’une plus grande compréhension de nous-mêmes. Une fois mais pas deux, dit-on.

C’est aussi l’histoire de ce corbeau, planté dans le ratage de sa vie et qui jura, mais un peu tard.

Et souvent c’est ce qui nous fait mal, précisément : pourquoi a-t-il fallu ces souffrances, ces larmes vives, ces échecs ? Quel est ce Dieu qui permet donc le sang et la sueur, qui permet l’écueil et l’épuisement, la sécheresse du cœur et l’absence de salive ?

Ce n’est pas Lui qui nous guide vers là où nous ne sommes pas. Ce n’est pas Lui qui nous pousse dans les bras de qui nous ne sommes pas. Ce n’est pas Lui qui gonfle nos rêves de ce qu’ils ne sont pas. Ce n’est pas Lui qui nous jette dans les bras de la laideur, de la méchanceté, de la violence et du pus de nos existences.

Non. C’est nous. Nous qui réfutons. Nous qui repoussons. Nous qui dénigrons, qui mentons. Nous qui refusons de nous éveiller à la conscience de ce qu’on ne fait pas de nous-mêmes.

Je jure, mais un peu tard, qu’on ne me reprendra plus à ces jeux avec les sentiments et le cœur des gens, à la trompeuse ivresse des miroirs, à l’attrait irrésistible de ces étincelants vêtements, à la spirale de ce qui en ce monde plante racine dans le vain, le vide, le noir.

Je me suis pété la tronche et explosé le cœur à croire que le Roi c’est moi. Je vais mieux, mais un peu tard.

Mieux vaut tard que pas. N’est-ce pas ?

 

extrait de [le grand bouleversement] by Vincent Smetana – 150 pp. 16/16 (c) Speculoos Libris 2013

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