vers un printemps vrai

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Après avoir passé le ramasse-miettes sur mon cœur en débris, il me fallait faire le tri de ce qui restait dans mes mains et dans ma vie. Poser ça sur une table neuve. Etendre le linge clair de cette grande lessive. De mon coeur vider les seaux trop pleins de vieilles eaux, grands courants d’air, fenêtres qui cognent, poussières qui tombent et fuient, fébrilité, impatience de préparer quelque chose. Une place. Une énorme place. Belle, neuve.

Ma vie, dans cet état, m’apparaissait comme une maison que l’on quitte, que l’on prépare au départ. Quelquefois, je fermais les yeux et je posais les gestes imaginaires de cette étape douloureuse : mettre des fleurs dans un grand vase en fer martelé, des oranges dans une coupelle de grès, les bouteilles de vin dans l’ombre de l’escalier, une nouvelle tranche de terrine de canard et des tomates au frigo, car faut soigner son estomac pour donner du mou au sentiment d’abandon qui mine nos jours sans prévenir. Sortir encore, là tout au long des berges inspirer quelque chose de bon, de très bon, cet air pur et plein dont les poumons gardent la trace, mais aussi le coeur, et la raison justement. Puis, fenêtres béantes, battre le linge, couvrir de lin lourd fauteuils, piano et vaisselle, faire gicler l’eau sur les dalles et les tommettes, enduire les meubles fruitiers et les larges lattes de plancher, déraciner prises et plombs, rouler les tapis, tirer les volets.

Oui je désirais pour ma vie un printemps. Qui ne désire pas pour sa vie le printemps ? Que la sève gicle de frais dans les veines et les vaisseaux, que la peau du cœur se réchauffe, que les lèvres goûtent à la saveur salée de mots inconnus, que le corps retrouve le désir de s’élancer vers les plus fins et élégants nuages, que nos mains brassent l’ombre douce de nos rêves. Désirer ce qui est nouveau. Ou mieux encore : désirer que ce qui est nouveau se renouvelle sans relâche, sans aube ni coucher. Pour enfin palper un sentiment d’éternité.

Et en quoi je croyais, à cet instant ? Qu’il est sans doute possible d’aimer, aimer être, aimer vivre. Mais qu’il me faudrait tout réapprendre. Et s’il me fallait désigner le sentiment qui m’animait : je désirais voir l’Amour. L’Amour pur. Je désirais le toucher. L’entendre frémir. Le nommer.

Mais toucher à l’Amour suppose d’être prêt au changement. Or on ne désire jamais creuser bien loin. Dès que le chemin nous surprend, on lâche, on réfute. On nie la chose. On dégage.

Et d’ailleurs, comment réagir au changement si l’idée même du changement nous terrasse ? Comment faire face à ce qu’on ne connait pas si on ne se connait pas soi-même ?

Là où je vais au fond de moi, il y a ta maison, mon coeur.

extrait de [le grand bouleversement] by Vincent Smetana – 150 pp. 16/16 (c) Speculoos Libris 2013

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