s’émerveiller de tant de temps

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Monsieur Haarden rentre chez lui le soir après avoir ruiné son humeur et son temps sur le champ de son insipide travail : il retrouve son appart, son chez-soi, son chat et les boulettes à donner à son chat. J’étais un temps son voisin, j’entendais l’ascenseur, j’entendais lui que l’ascenseur vomit (tousse et repart en chercher d’autres que lui), j’entendais le chat (minauderies intéressées, perspective boulettes).

Un jour m’est venu l’idée à la seconde de frapper chez lui (sous prétexte de je ne sais plus bien quoi, brouilles de syndics ou éclairages publics), il n’a pas répondu (il faisait comme ça souvent, à l’intérieur plus un pet plus une mouche, le chat ventre gras avait déjà filé sur les toits), j’ai posé sur le paillasson un petit livre de Georges deLaTour, dont l’observation m’avait fait du bien à moi.

Le lendemain il n’y était plus, mais je n’ai jamais rien su de ça. L’a-t-il seulement lu ? L’a-t-il mis en copeaux pour faire litière à chat ? En a-t-il fait laine pour son coeur rocheux ? Char (René) disait beaucoup ça, idem, que certains peintres sont la laine de son nid rocheux, et Georges dLT en est un, un de ceux-là, un de ceux qui font du bien aux yeux, et pas qu’aux yeux.

Entretemps, travailler la lumière, la chercher, en être ému, être touché par l’habileté, je sais ça s’est un peu beaucoup perdu, mais y a dans les toiles de Georges dLT ce je sais quoi d’émerveillement, pour l’oeil. Les joues des enfants (détails, plans gros), des mains, des paumes, des cheveux qui prennent danse dans cette lumière. On dit souvent (parce qu’on la voit souvent) que sa Marie-Madeleine à la flamme vacillante magnifie son travail, probablement parce qu’il est dit de cette oeuvre qu’elle est la plus achevée.

Et ? Une jeune femme, transformée par sa rencontre avec Jésus, absorbée dans une rêverie, elle regarde (sans perdre ailleurs son regard) une lampe qui brûle devant elle, et devant quelques livres amoncelés, elle appuie sa main sur un crâne (éphémères désirs de ce monde, vanités à chaque pâté de maison, ennuis, orgueils à tous les étals), on y voit que cette oeuvre apparait à vrai dire simplement comme une méditation apaisée sur sa beauté éphémère à elle, et en écho, sur la beauté palpable de l’éternité soudain entrevue et promise. Probablement que le peintre a volontairement dépouillé cette toile de tout ce qui pourrait écarter cette vision-là, simple, calme.

Char dit encore de ses mots de poète « N’émonde pas la flamme, n’écourte pas la braise en son printemps. Les migrations, par les nuits froides, ne s’arrêteraient pas à ta vue. Nous éprouvons les insomnies du Niagara et cherchons des terres émues, des terres propres à émouvoir nos natures tourmentées ».

Un temps, les musées de Bruxelles étaient gratuits, on pouvait y butiner à loisir, avec bonheur et légèreté, observer ce qui émeut un peu, ce qui édifie un peu. C’est fini, ça. Mais cherchez un dLT, surtout ceux où il y a des enfants, des jeunes adultes, Georges cherche de la lumière l’éternité. C’est beau, cette éternité. Georges dLT l’avait dans son coeur, à coup sûr. S’émerveiller sans fin de tant de temps.

Oui, pour ce qui est de Monsieur Haarden, mon ex-voisin, j’aurais peut-être du trouver autre chose : un coeur qui s’émeut, ça ne fait pas forcément beaucoup de bruit, je suis donc resté sur le carreau de mon initiative. Maintenant, la prochaine fois -si prochaine fois il y a- je lui filerai quelque chose d’a priori susceptible de déclencher parallèlement une réaction bruyante, des sons : un dévédé de PicPic & André, par exemple. Qu’il soit obligé de décoller les lèvres pour laisser échapper du rire, que même le bruit du chat qui mange ses boulettes ne pourrait pas couvrir ça … Ou alors mieux (mais oui), j’aurais du reprendre contact. Mmh, ne jamais se laisser décourager trop facilement. Prendre soin de mon voisin, prendre soin vraiment, c’aurait été de lui réserver ce après quoi que je croyais que je devais courir sans fin pour moi : du temps. Quelle blague, j’ai du temps, pourtant. Tant.

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