chaque premier jour du retour

P1000472

A un moment donné, j’ai compris que j’avais sérieusement merdé, mais que le fait de redresser cette faillite émotionnelle et personnelle était une grande chance qui m’était donnée. Parce que j’avais longtemps hésité : partir haut dans les vastes plaines mexicaines élever trois bourricots et deux poulets. Ou : rester là et faire face. When the shit hits the fan. Dire : oui, c’est à cause de moi. C’est moi. Assumer, comme on dit vulgairement. Assume, fieu.

Et dès ce jour, j’ai mis en place en effet les éléments de ma restauration : une certaine forme de responsabilisation, un courage accru doublé d’une résistance temporaire à la paresse abusive, j’ai pris davantage soin de moi sachant que j’allais peu dormir, vitamines, repos organisés. J’ai retrouvé goût à m’entourer de ma famille, à gâter mes amis, les régaler ou simplement les aider. Je travaillais comme un forçat, mais curieusement le goût du travail n’était pas amer : il était simplement une des conditions nécessaires à éponger la dette.

J’ai repris confiance en moi. J’ai appris l’humilité, je me suis pardonné.

J’étais à genoux, mais fort. J’étais vaincu, mais pansé.

Quelques années plus tard, mon banquier m’a rendu des cartes. J’étais à nouveau solvable. Je pouvais même, si je le désirais, opter pour un crédit à la consommation. Il m’a dit ça, à moi. A taux préférentiel, s’il vous plait. C’est pas beau, ça ?

J’ai acheté pour une croute de pain un appartement tout en haut d’une tour, quelque part au sud-ouest de Bruxelles. Certains de mes amis me disaient, mais qu’est-ce qui t’arrive d’acheter un truc dans ce quartier ? T’es dingue, franchement ça craint. Mais dans mon cœur je me sentais prince et roi à la fois. J’étais heureux d’être enfin léger. Je me foutais des apparences. Bien sûr que le quartier des étangs, le haut de la ville, l’ilot sacré ou les faubourgs sud auraient été plus classe. Mais à quoi cela me servait de me saigner pour les apparences ? Qu’est-ce que ça pouvait bien raconter de plus sur moi ? Sur qui j’étais ? Ah, tu habites là, d’accord. Ah, tu habites ici, oh merde.

J’ai raclé, décafardisé, récuré, décapé cet appartement. Enduit de blanc, carrelé à neuf, parqueté. Un palais dans une tour en carton, avais-je déjà vécu ça ?

Quand je discutais tes desseins sans savoir, je n’avais pas compris ces merveilles dont je ne sais rien. Je ne savais de toi que ce qu’on m’avait dit. Maintenant c’est de mes yeux que je t’ai vu.

Il fut un bonheur, ce lieu-là. De février à fin novembre, la chaudière restait éteinte tant il était ensoleillé. Chaque soir, le ciel me comblait de son désarmant spectacle changeant. La peau du canal tout en bas frémissait sous le ventre de quelques mouettes habiles. Des heures, des heures, des heures, accoudé au vide sous le balcon. Un souffle d’air quasi-permanent venait lécher la tour pour remonter sur mes joues, dans mes narines et le doux de mes oreilles. Que ce soit mai, mars, octobre, juillet.  Aussi loin que pouvaient se jeter mes yeux, je voyais. Des tours effondrées, des champs à vache, des clochers égarés, des péniches au ventre gras, des promeneurs minuscules, des trains et des bus miniatures, des chiens et des chats microscopiques, des oiseaux-voyageurs éperdus sur le dos du vent. La vie dans sa plus émouvante et étrange agitation quotidienne. Gratis. Je sortais marcher dans la nuit quelquefois, aller ici et là, sans trop savoir. Inspirer, croiser des trams qui rentraient se coucher, passer des ponts désertés, marcher le long de l’eau, contourner les flaques qui gavaient les pavés mouillés. Puis je rentrais chez moi, fatigué mais vivant.

Un soir, juste après avoir éteint, j’ai refermé ma Bible d’un vague mouvement de main. Celle que j’avais là sur le tapis était un volume épais, lourd qui plus est. En se refermant, elle a fait un bruit étonnant. J’ai rallumé, je l’ai ouverte à nouveau. J’ai éteint. Quelque chose s’était ouvert, qu’il ne fallait plus refermer.

extrait de [le grand bouleversement] by Vincent Smetana – 150 pp. 16/16 (c) Speculoos Libris 2013

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s