l’hiver à l’hôtel

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Un jour, un type m’a dit que la seule solution pour ne pas se perdre et pour vivre longtemps et bien c’était de faire beaucoup d’argent, et que je faisais bien de faire ce genre de métier, il disait : c’est bien, qui sait si ça vous fera beaucoup d’argent pour après. Ce qui est bien c’est les métiers qui font beaucoup d’argent pour après. Pour après, voilà. Savait-il lui-même ce qu’il voulait dire, non, simplement il parlait, il parlait, et plus il parlait plus il parvenait à m’ennuyer, c’est ça, je m’ennuyais de manière prodigieuse. Oui, puisque peu lui importait probablement, l’idée même que j’aie pu avoir autre chose moi comme envie que d’être là avec lui, ça non, non, il parlait énormément. D’argent. Merde, c’est vrai, non je ne sais pas, il aurait pu parler d’autre chose, des orages, des nuages de fourmis l’été sous les vieux carrelages, des cultures exagérées de fleurs coupées, ou bien d’amour, voilà, juste parler d’amour, un peu. Mais non, la légèreté merveilleuse du sentiment amoureux est une des choses les moins considérées, alors pourquoi lui se serait-il donné cette peine ? D’argent, voilà. D’argent pour après. Mais après quoi ?, j’ai dit. Et c’est quoi, beaucoup d’argent ? Mais ça il n’a pas dit. Il m’a raconté ça c’était un soir d’hiver, dans la salle à manger de cet hôtel près de la mer.

Donc, résumons : faire de nos outils, de ce qui nous définit, de nos dons, nos talents, nos aptitudes particulières et nos compétences propres des pompes à fric. Oui, pourquoi pas. Mais pas si simple que ça, mon gars. Il est juste de se positionner à un moment ou un autre de nos existences et se poser la question de la motivation de nos agirs, de la manière dont nous mettons en œuvre ce que nous sommes vraiment capables de faire, car nous sommes capables, tous et chacun, d’énormément.

Ouais. En même temps, on va dire que je ne peux me souvenir du moment précis où se sont croisés des fois pile en même temps dans ma trajectoire professionnelle le dégoût et le gain. Y a des saisons qui vont bien, vraiment. Des fois où c’est tout correct. Très correct. Et là, Ah!, heureux le musicien que je suis, me disais-je, l’évolution de son art lui a fait une condition toute privilégiée, mes moyens sont bien définis, la matière est toute élaborée devant moi, la musique et le talent se sont solidarisés à jamais, préexistent et m’attendent, ma tâche est bien mesurée et restreinte au meilleur d’elle-même, je suis en possession d’un ensemble tout à fait parfait de moyens définis tous codés, contrôlés, unifiés, codifiés, tout un ensemble de sensations et d’émotions qui correspondent exactement à certains actes, et cette connaissance de moi-même me pénètre et m’arme intimement contre toute altération de mon talent, je n’ai plus qu’à me présenter, voilà, être là et faire, faire, comme hier, comme demain, comme une abeille qui n’a plus qu’à s’inquiéter de son miel, toutes les alvéoles de cire sont faites, il n’y a plus qu’à être là à temps, eh ! y a-t-il là quoi que ce soit encore de remarquable ?

Et puis, viennent les saisons de rien. Rien pour après. On ne mange pas les mots qu’on écrit. Et ce n’est pas donné de faire de la musique, ça se compte en années d’efforts et d’apprentissages, d’expériences, de ratages et d’éclats. Mes parents ont fait asseoir mon grand frère au piano en même temps que moi. Il n’a pas passé l’année. Moi j’y suis toujours assis aujourd’hui. Nombre d’appelés, peu d’élus ? Tu parles. A ça je ne crois pas non plus. Seulement y a bien un truc : à peu près tout le monde veut se la jouer genre je suis artiste, et juste pour pas rire comptons à la grosse louche le nombre de peintres, de musiciens, de chanteurs, de danseurs, de penseurs, de poètes et d’écrivains : en regard de ceux qui ont profondément désiré être l’un deux, s’il fallait faire un décompte de ceux qui en ont décoché la visibilité ce serait extrêmement violent.

C’est pas juste de dire ça. Nous avons chacun des outils entre nos mains, qui sont les nôtres, qui sont intensément les nôtres. Et puis il y a que je viens de regarder un docu à la télé sur la classe moyenne mise grave à mal par le descendeur social. Agacé je suis. Et attristé. Etre artiste, tu dis. Dans tout ça, un bail qu’on a viré la cohérence et l’humilité. Et bien sûr, la cohérence et l’humilité c’est pas ça qui va faire de l’argent pour après. Après quoi, déjà ? Ca il n’a pas dit. Pour après. Il m’a dit ça, c’était un soir d’hiver dans la salle à manger de cet hôtel où j’ai longtemps rêvé d’aller.

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