dix paroles (genèse)

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Hier fin de journée dans un vernissage, ballon de Chenin chilien à la main un type m’a dit que franchement, éditer un nouveau projet à l’amorce de l’été c’était pourri comme idée. Non c’est vrai (plusieurs fois il a dit que ce qu’il disait était vrai, des fois qu’il me viendrait l’idée d’en douter), fin juin début juillet les gens ne pensent plus qu’aux transats et aux galets. C’est les vacances, dit-il en levant les yeux au plafond, nouvelle gorgée. C’est sacré pour les gens, les vacances ! Ambiance.

L’instant d’avant, il me disait ce que l’on dit si souvent : « et sinon ? ». J’ai donc évoqué un projet en cours d’édition autour des 10 paroles. Des dix quoi ? dit-il entre deux petites gorgées. Dix paroles, je dis. Les trois-quatre minutes suivantes il a singé de s’intéresser. Puis enfin, il a largué sa minute de vérité : oui non mais là je vous le dis, c’est pourri, franchement (plusieurs fois il a dit ça, sans poli détour, cash et sans ronds de jambe alentour).

A ce stade, je ne me sentais pas trop l’énergie (qu’il m’avait sapée) de lui parler de tout ça, la genèse du projet, et que si les vacances c’est sacré pour le coup ces paroles-là aussi le sont. Mais bon. Des fois, il ne faut pas parler de tout avec tout le monde. Certaines personnes veulent juste s’écouter parler pour se chauffer le mou, point c’est tout. Je me suis lancé un brin (pour voir) sur l’impulsion de l’écriture, ma rencontre avec l’artiste Francis Méan qui a bossé sur ces 10 paroles, la passion contagieuse avec laquelle il m’en a parlé, mon envie de mettre ça en mots, pour essayer de l’appâter j’ai même parlé du croque-monsieur que Chris la femme de Francis m’a cuisiné ce jour-là, rien n’y a fait. Il n’écoutait vraiment pas, le gars, je le voyais dans ses yeux (le Chenin lui faisait de larges pupilles de chat, loin à travers moi). Quand j’ai dit que les 10 paroles c’est ce qu’on appelle en fait les 10 commandements, mais que dans la langue originelle à vrai dire nulle part il n’est dit commandement et qu’il s’agit davantage d’une erreur de –aaah oui, d’accord !  Il a fait un second grand aaah bon bon bon très profond. Puis comme son verre était vide, je l’ai tacitement libéré et laissé s’éloigner vers la petite table semée de bouteilles entamées.

La vie évoque le mouvement. Ces paroles portent une dynamique, une insistance répétée sur le désir d’avenir, le projet d’un futur qui porte chaque existence. La parole est là pour mettre le corps en mouvement. S’arrêter, c’est mourir. L’être vivant ne se conjugue pas seulement au présent mais aussi au passé et au futur. La vie est une tension entre la mémoire et l’avenir, entre hier et demain, transmission entre père et fils, passage dynamique d’un point à un autre, d’une promesse à sa réalisation toujours suspendue. On est dans une histoire qui continue et imprime une attente. Tel est le mystère de ces dix paroles sans pareilles : semer et donner à comprendre de nouveaux éclats de sens, un sens sans pareil et qui nous émerveille. Refus de l’image, apprentissage du silence , désir de relations saines.

J’ai commencé à écrire à la demande d’une église à Paris pour un parcours de prière 24/7. Elaborer un parcours d’architecture sonore au coeur duquel poser la vibration de ces 10 paroles. Comme une trajectoire d’intériorité, d’intimité de la relation à l’auteur. Qui donne ces 10 paroles ? Et comment ? Et pourquoi ? Qu’en faire ? Comment goûter l’audace folle de désirer une parole qui soit l’unique nutriment du vraiment vivant ?

Encouragé d’entendre et lire les réactions suscitées par ce parcours dans l’oreille (et de l’oreille vers le coeur), j’ai reformulé l’écriture de ces dix méditations, sachant que Francis (trop absorbé par les forces qu’il jette dans son atelier) ne pourrait pas m’accompagner plus loin. Je me suis envolé l’automne dernier quelques jours pour l’Italie, dans ce petit village de montagne que j’aime tant. Là dans le silence trouvé j’ai posé mon désir de toucher à ce que je n’avais pas encore approché dans ces 10 paroles : une prière singulière. Un matin sur un sentier d’altitude, elle s’est posée : sois mon sol, ma nourriture, sois mon liant, mon armature, sois le souffle dans mes voilures.

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(A suivre).

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Une réflexion sur “dix paroles (genèse)

  1. On s’y croirait tellement l’évocation est judicieuse. Ne donnez pas vos perles aux pourceaux. Parfois, ils ne se retournent pas pour nous déchirer, mais ils nous sapent le moral quand même. Le processus qui nous permet de nous relier au Vivant et à la création est fluctuant comme la vie elle-même. Il se heurte à notre humanité, à notre finitude et à celle des autres. Tous les autres. Garder le silence sur ce que nous écrivons est parfois douloureux mais mieux vaut un ami que mille admirateurs distraits. 🙂

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