dix paroles (voyages préliminaires)

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De retour en avion, bonbon : la vastitude cotonneuse et givrée sublime l’instant d’avant la re-traversée des nuages, juste pour moi d’un plein soleil le coucher, poinçon sur mon coeur d’un sentiment d’amplitude et d’éternité. J’ai pensé que je tenais quelque chose, mais qu’est-ce que ça veut dire comme genre de prétention, ça : je tiens quelque chose ? Comment le dire : j’étais ému, ouais voilà, ému de toucher à quelque chose qui à vrai dire préexiste à tous les magazines de filles quant à savoir comment donner du sens à, toucher le bien-être, le savoir-être, le mieux-être, une forme de Graal extrême, quoi, la chose existentielle définitive, l’astuce de dingue, le rebond de fou furieux, et même mieux. Sauf que là : ce qui préexiste, ce sont ces dix paroles simples, amoureuses et honnêtes qui visent l’émerveillement d’être. Et de notre profond désir de vivre, le vrai et la quête.

Qu’est-ce qu’on fabrique, dans un avion ? On tente de caser ses jambes dans l’espace imparti, exercice comiquement gymnique même pour un voyageur souple et en bonne santé, relativement musclé, sain et averti. L’attribution informatique aléatoire des sièges donne en général de bons résultats, sauf parfois. Et là, c’était un parfois : le siège 13B, sachant que B c’est le milieu. Quand on est couloir (C ou D), on peut balancer les yeux dans la valse attrape-mouches du personnel de cabine, quand on est hublot (A ou F) on peut hublotter tranquille, quand on on est milieu (B ou E, donc) on ne peut rien faire sembler : on dort (impossible sauf en singeant), on mange (impossible même en singeant), on parle (impossible à singer). Mais attention : à 16 cm de la joue du voisin, une conversation entamée sera ensuite périlleuse à endiguer. Tu aimeras ton voisin de cabine comme toi-même ? Mon voisin de ce jour-là a choisi ça : infiniment me parler. Ca commence par trois sourires maladroits, un coup de genou impromptu et quelques centilitres de salive en blabla. Puis enfin le fameux : « Et sinon ? ».  Alors moi, oui, j’étais tout plein de l’enthousiasme de ce que j’avais dans mon coeur et ses paquets. Les dix quoi ? Les dix paroles, je dis. Ce sont en fait les –aah oui, ces trucs genre ‘tu ne te biaiseras pas, tu ne coucheras pas avec mon pote, tout ça ? Ouais peut-être, mais c’est pas si sympa de dire toujours ne pas-ne pas, non ? Et pas très sexy.’

Pas très sexy, ces paroles ?

On ne le saura pas si on ne les lit pas. Lire, c’est dénouer, délier, lire c’est s’ouvrir à des sens nouveaux et multiples, apprivoiser les dynamiques inédites que le texte contient. Lire, c’est choisir la liberté et la responsabilité d’une d’interprétation personnelle des choses que l’on vit, et en faisant ça on s’oppose au danger des pensées préfabriquées. Les autres souvent nous font faire ou penser des choses qu’ils pensent à notre place. Et ça ne nous rend pas libres. Lire ces dix paroles, c’est s’ouvrir à une parole autre, pour tenter de comprendre quelle est la place juste des choses que l’on vit, quel est le lieu exact qui permettra à chacun de nous de vivre. En trouvant sa place. Chaque parole nous aide à trouver notre place, voilà.

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A présent et à nouveau le sol. La partition, je l’avais. Pour le parcours sonore de Paris l’hiver d’avant, j’avais déjà posé quelques lignes de piano, quelques traits de violoncelle, quelques trames de peaux  et maillets. Que faire de tout ça ensuite ? Un long temps s’est écoulé, à d’autres plans et projets une entière saison. Les dix paroles flottaient là sans amarre décisive, sans destination incisive. Parler de ça autour de moi. En parler beaucoup. Jusqu’à l’élan l’hiver de reprendre l’avion. Vers Malaga, cette fois. Là où vit le bel homme à la guitare acajou, l’ami bruxellandalou, tenter la surprise et l’appât de laisser faire quelqu’un d’autre ce qu’il veut de ce qui dort dans mes tiroirs, avec rien d’autre dans le trolley sinon les lignes de son préparatoires et l’envie de l’électrochoc jubilo-machinchose, a minima révélatoire. Et aussi une brosse à dents, oui. Et deux chemises propres, s’entend. Et deux trois autres bricoles encore, hein. On est d’accord. Et là-haut côté hublot à nouveau l’aller vers, le mouvement. Ces paroles invitent à être novateur dans l’action. Elles portent en germe une expérience concrète de vie, une invention de soi, une attitude réinvestie, un effort constant d’affranchissement par rapport à ce qui empêche d’être soi, jusqu’au plus infime petit geste du quotidien. Ces paroles viennent creuser les oreilles, et des oreilles vers le coeur. Qui veut rester sur place ? Qui veut absolument camper sur ses certitudes ? Tel est le mystère de ces dix paroles sans pareilles : semer de nouveaux éclats de sens, un sens sans pareil, et qui nous surprend autant. Et tant mieux : car ce qui nous surprend si souvent aussi nous émerveille.

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On s’est calfeutrés dans un petit salon à quelques pas de la plage, et on a planché sans relâche. Ce qui est apparu après un jour ou deux de ce régime c’est l’onde amoureuse d’une origine : et si la partition de ces paroles avait à puiser ses couleurs dans une terre originelle bien au-delà de là où se perdent les yeux ? Et si les traits de guitare se révélaient à ce point vibratiles pour venir révéler à coeur les ondes neuves, et l’évidence habile de tout ça : ces paroles viennent de bien plus loin que moi. Il me revient de chercher bien au-delà de ce que je sais déjà. Lâcher l’amarre de mes digues émotionnelles acquises, envisager, désirer et accueillir le bouleversement du dedans, sans répit et non sans franchise. Vivre n’est pas un sentiment immobile, un slogan ou une idée, c’est une action, un choix, une implication. C’est un désir d’honnêteté et d’authenticité. Vivre -comme aimer- c’est parler et bouger. Je dis que je vis et que j’aime. Et je m’avance pour ça. Je fais quelque chose. Je choisis, je m’implique. Après quelques jours ça sentait le retour. Mais la manne était vive. Traits inattendus, partitions par tant de désir battues, images de bateaux en sommeil sur le rivage, et vers un autre sol l’élan du voyage, dans l’attente d’achever l’écrit et la trame, de plonger en atelier tâter la sève et le sang de ce qui tend ces dix paroles : un intense sentiment d’appartenance, et d’identité.

(A suivre).

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