dix paroles (voyages préliminaires)

P1020305

De retour en avion, bonbon : la vastitude cotonneuse et givrée sublime l’instant d’avant la re-traversée des nuages, juste pour moi d’un plein soleil le coucher, poinçon sur mon coeur d’un sentiment d’amplitude et d’éternité. J’ai pensé que je tenais quelque chose, mais qu’est-ce que ça veut dire comme genre de prétention, ça : je tiens quelque chose ? Comment le dire : j’étais ému, ouais voilà, ému de toucher à quelque chose qui à vrai dire préexiste à tous les magazines de filles quant à savoir comment donner du sens à, toucher le bien-être, le savoir-être, le mieux-être, une forme de Graal extrême, quoi, la chose existentielle définitive, l’astuce de dingue, le rebond de fou furieux, et même mieux. Sauf que là : ce qui préexiste, ce sont ces dix paroles simples, amoureuses et honnêtes qui visent l’émerveillement d’être. Et de notre profond désir de vivre, le vrai et la quête.

Qu’est-ce qu’on fabrique, dans un avion ? On tente de caser ses jambes dans l’espace imparti, exercice comiquement gymnique même pour un voyageur souple et en bonne santé, relativement musclé, sain et averti. L’attribution informatique aléatoire des sièges donne en général de bons résultats, sauf parfois. Et là, c’était un parfois : le siège 13B, sachant que B c’est le milieu. Quand on est couloir (C ou D), on peut balancer les yeux dans la valse attrape-mouches du personnel de cabine, quand on est hublot (A ou F) on peut hublotter tranquille, quand on on est milieu (B ou E, donc) on ne peut rien faire sembler : on dort (impossible sauf en singeant), on mange (impossible même en singeant), on parle (impossible à singer). Mais attention : à 16 cm de la joue du voisin, une conversation entamée sera ensuite périlleuse à endiguer. Tu aimeras ton voisin de cabine comme toi-même ? Mon voisin de ce jour-là a choisi ça : infiniment me parler. Ca commence par trois sourires maladroits, un coup de genou impromptu et quelques centilitres de salive en blabla. Puis enfin le fameux : « Et sinon ? ».  Alors moi, oui, j’étais tout plein de l’enthousiasme de ce que j’avais dans mon coeur et ses paquets. Les dix quoi ? Les dix paroles, je dis. Ce sont en fait les –aah oui, ces trucs genre ‘tu ne te biaiseras pas, tu ne coucheras pas avec mon pote, tout ça ? Ouais peut-être, mais c’est pas si sympa de dire toujours ne pas-ne pas, non ? Et pas très sexy.’

Pas très sexy, ces paroles ?

On ne le saura pas si on ne les lit pas. Lire, c’est dénouer, délier, lire c’est s’ouvrir à des sens nouveaux et multiples, apprivoiser les dynamiques inédites que le texte contient. Lire, c’est choisir la liberté et la responsabilité d’une d’interprétation personnelle des choses que l’on vit, et en faisant ça on s’oppose au danger des pensées préfabriquées. Les autres souvent nous font faire ou penser des choses qu’ils pensent à notre place. Et ça ne nous rend pas libres. Lire ces dix paroles, c’est s’ouvrir à une parole autre, pour tenter de comprendre quelle est la place juste des choses que l’on vit, quel est le lieu exact qui permettra à chacun de nous de vivre. En trouvant sa place. Chaque parole nous aide à trouver notre place, voilà.

P1030691

A présent et à nouveau le sol. La partition, je l’avais. Pour le parcours sonore de Paris l’hiver d’avant, j’avais déjà posé quelques lignes de piano, quelques traits de violoncelle, quelques trames de peaux  et maillets. Que faire de tout ça ensuite ? Un long temps s’est écoulé, à d’autres plans et projets une entière saison. Les dix paroles flottaient là sans amarre décisive, sans destination incisive. Parler de ça autour de moi. En parler beaucoup. Jusqu’à l’élan l’hiver de reprendre l’avion. Vers Malaga, cette fois. Là où vit le bel homme à la guitare acajou, l’ami bruxellandalou, tenter la surprise et l’appât de laisser faire quelqu’un d’autre ce qu’il veut de ce qui dort dans mes tiroirs, avec rien d’autre dans le trolley sinon les lignes de son préparatoires et l’envie de l’électrochoc jubilo-machinchose, a minima révélatoire. Et aussi une brosse à dents, oui. Et deux chemises propres, s’entend. Et deux trois autres bricoles encore, hein. On est d’accord. Et là-haut côté hublot à nouveau l’aller vers, le mouvement. Ces paroles invitent à être novateur dans l’action. Elles portent en germe une expérience concrète de vie, une invention de soi, une attitude réinvestie, un effort constant d’affranchissement par rapport à ce qui empêche d’être soi, jusqu’au plus infime petit geste du quotidien. Ces paroles viennent creuser les oreilles, et des oreilles vers le coeur. Qui veut rester sur place ? Qui veut absolument camper sur ses certitudes ? Tel est le mystère de ces dix paroles sans pareilles : semer de nouveaux éclats de sens, un sens sans pareil, et qui nous surprend autant. Et tant mieux : car ce qui nous surprend si souvent aussi nous émerveille.

P1030719

On s’est calfeutrés dans un petit salon à quelques pas de la plage, et on a planché sans relâche. Ce qui est apparu après un jour ou deux de ce régime c’est l’onde amoureuse d’une origine : et si la partition de ces paroles avait à puiser ses couleurs dans une terre originelle bien au-delà de là où se perdent les yeux ? Et si les traits de guitare se révélaient à ce point vibratiles pour venir révéler à coeur les ondes neuves, et l’évidence habile de tout ça : ces paroles viennent de bien plus loin que moi. Il me revient de chercher bien au-delà de ce que je sais déjà. Lâcher l’amarre de mes digues émotionnelles acquises, envisager, désirer et accueillir le bouleversement du dedans, sans répit et non sans franchise. Vivre n’est pas un sentiment immobile, un slogan ou une idée, c’est une action, un choix, une implication. C’est un désir d’honnêteté et d’authenticité. Vivre -comme aimer- c’est parler et bouger. Je dis que je vis et que j’aime. Et je m’avance pour ça. Je fais quelque chose. Je choisis, je m’implique. Après quelques jours ça sentait le retour. Mais la manne était vive. Traits inattendus, partitions par tant de désir battues, images de bateaux en sommeil sur le rivage, et vers un autre sol l’élan du voyage, dans l’attente d’achever l’écrit et la trame, de plonger en atelier tâter la sève et le sang de ce qui tend ces dix paroles : un intense sentiment d’appartenance, et d’identité.

(A suivre).

Publicités

dix paroles (genèse)

P1000419

Hier fin de journée dans un vernissage, ballon de Chenin chilien à la main un type m’a dit que franchement, éditer un nouveau projet à l’amorce de l’été c’était pourri comme idée. Non c’est vrai (plusieurs fois il a dit que ce qu’il disait était vrai, des fois qu’il me viendrait l’idée d’en douter), fin juin début juillet les gens ne pensent plus qu’aux transats et aux galets. C’est les vacances, dit-il en levant les yeux au plafond, nouvelle gorgée. C’est sacré pour les gens, les vacances ! Ambiance.

L’instant d’avant, il me disait ce que l’on dit si souvent : « et sinon ? ». J’ai donc évoqué un projet en cours d’édition autour des 10 paroles. Des dix quoi ? dit-il entre deux petites gorgées. Dix paroles, je dis. Les trois-quatre minutes suivantes il a singé de s’intéresser. Puis enfin, il a largué sa minute de vérité : oui non mais là je vous le dis, c’est pourri, franchement (plusieurs fois il a dit ça, sans poli détour, cash et sans ronds de jambe alentour).

A ce stade, je ne me sentais pas trop l’énergie (qu’il m’avait sapée) de lui parler de tout ça, la genèse du projet, et que si les vacances c’est sacré pour le coup ces paroles-là aussi le sont. Mais bon. Des fois, il ne faut pas parler de tout avec tout le monde. Certaines personnes veulent juste s’écouter parler pour se chauffer le mou, point c’est tout. Je me suis lancé un brin (pour voir) sur l’impulsion de l’écriture, ma rencontre avec l’artiste Francis Méan qui a bossé sur ces 10 paroles, la passion contagieuse avec laquelle il m’en a parlé, mon envie de mettre ça en mots, pour essayer de l’appâter j’ai même parlé du croque-monsieur que Chris la femme de Francis m’a cuisiné ce jour-là, rien n’y a fait. Il n’écoutait vraiment pas, le gars, je le voyais dans ses yeux (le Chenin lui faisait de larges pupilles de chat, loin à travers moi). Quand j’ai dit que les 10 paroles c’est ce qu’on appelle en fait les 10 commandements, mais que dans la langue originelle à vrai dire nulle part il n’est dit commandement et qu’il s’agit davantage d’une erreur de –aaah oui, d’accord !  Il a fait un second grand aaah bon bon bon très profond. Puis comme son verre était vide, je l’ai tacitement libéré et laissé s’éloigner vers la petite table semée de bouteilles entamées.

La vie évoque le mouvement. Ces paroles portent une dynamique, une insistance répétée sur le désir d’avenir, le projet d’un futur qui porte chaque existence. La parole est là pour mettre le corps en mouvement. S’arrêter, c’est mourir. L’être vivant ne se conjugue pas seulement au présent mais aussi au passé et au futur. La vie est une tension entre la mémoire et l’avenir, entre hier et demain, transmission entre père et fils, passage dynamique d’un point à un autre, d’une promesse à sa réalisation toujours suspendue. On est dans une histoire qui continue et imprime une attente. Tel est le mystère de ces dix paroles sans pareilles : semer et donner à comprendre de nouveaux éclats de sens, un sens sans pareil et qui nous émerveille. Refus de l’image, apprentissage du silence , désir de relations saines.

J’ai commencé à écrire à la demande d’une église à Paris pour un parcours de prière 24/7. Elaborer un parcours d’architecture sonore au coeur duquel poser la vibration de ces 10 paroles. Comme une trajectoire d’intériorité, d’intimité de la relation à l’auteur. Qui donne ces 10 paroles ? Et comment ? Et pourquoi ? Qu’en faire ? Comment goûter l’audace folle de désirer une parole qui soit l’unique nutriment du vraiment vivant ?

Encouragé d’entendre et lire les réactions suscitées par ce parcours dans l’oreille (et de l’oreille vers le coeur), j’ai reformulé l’écriture de ces dix méditations, sachant que Francis (trop absorbé par les forces qu’il jette dans son atelier) ne pourrait pas m’accompagner plus loin. Je me suis envolé l’automne dernier quelques jours pour l’Italie, dans ce petit village de montagne que j’aime tant. Là dans le silence trouvé j’ai posé mon désir de toucher à ce que je n’avais pas encore approché dans ces 10 paroles : une prière singulière. Un matin sur un sentier d’altitude, elle s’est posée : sois mon sol, ma nourriture, sois mon liant, mon armature, sois le souffle dans mes voilures.

P1000951

(A suivre).

l’hiver à l’hôtel

P1000642

Un jour, un type m’a dit que la seule solution pour ne pas se perdre et pour vivre longtemps et bien c’était de faire beaucoup d’argent, et que je faisais bien de faire ce genre de métier, il disait : c’est bien, qui sait si ça vous fera beaucoup d’argent pour après. Ce qui est bien c’est les métiers qui font beaucoup d’argent pour après. Pour après, voilà. Savait-il lui-même ce qu’il voulait dire, non, simplement il parlait, il parlait, et plus il parlait plus il parvenait à m’ennuyer, c’est ça, je m’ennuyais de manière prodigieuse. Oui, puisque peu lui importait probablement, l’idée même que j’aie pu avoir autre chose moi comme envie que d’être là avec lui, ça non, non, il parlait énormément. D’argent. Merde, c’est vrai, non je ne sais pas, il aurait pu parler d’autre chose, des orages, des nuages de fourmis l’été sous les vieux carrelages, des cultures exagérées de fleurs coupées, ou bien d’amour, voilà, juste parler d’amour, un peu. Mais non, la légèreté merveilleuse du sentiment amoureux est une des choses les moins considérées, alors pourquoi lui se serait-il donné cette peine ? D’argent, voilà. D’argent pour après. Mais après quoi ?, j’ai dit. Et c’est quoi, beaucoup d’argent ? Mais ça il n’a pas dit. Il m’a raconté ça c’était un soir d’hiver, dans la salle à manger de cet hôtel près de la mer.

Donc, résumons : faire de nos outils, de ce qui nous définit, de nos dons, nos talents, nos aptitudes particulières et nos compétences propres des pompes à fric. Oui, pourquoi pas. Mais pas si simple que ça, mon gars. Il est juste de se positionner à un moment ou un autre de nos existences et se poser la question de la motivation de nos agirs, de la manière dont nous mettons en œuvre ce que nous sommes vraiment capables de faire, car nous sommes capables, tous et chacun, d’énormément.

Ouais. En même temps, on va dire que je ne peux me souvenir du moment précis où se sont croisés des fois pile en même temps dans ma trajectoire professionnelle le dégoût et le gain. Y a des saisons qui vont bien, vraiment. Des fois où c’est tout correct. Très correct. Et là, Ah!, heureux le musicien que je suis, me disais-je, l’évolution de son art lui a fait une condition toute privilégiée, mes moyens sont bien définis, la matière est toute élaborée devant moi, la musique et le talent se sont solidarisés à jamais, préexistent et m’attendent, ma tâche est bien mesurée et restreinte au meilleur d’elle-même, je suis en possession d’un ensemble tout à fait parfait de moyens définis tous codés, contrôlés, unifiés, codifiés, tout un ensemble de sensations et d’émotions qui correspondent exactement à certains actes, et cette connaissance de moi-même me pénètre et m’arme intimement contre toute altération de mon talent, je n’ai plus qu’à me présenter, voilà, être là et faire, faire, comme hier, comme demain, comme une abeille qui n’a plus qu’à s’inquiéter de son miel, toutes les alvéoles de cire sont faites, il n’y a plus qu’à être là à temps, eh ! y a-t-il là quoi que ce soit encore de remarquable ?

Et puis, viennent les saisons de rien. Rien pour après. On ne mange pas les mots qu’on écrit. Et ce n’est pas donné de faire de la musique, ça se compte en années d’efforts et d’apprentissages, d’expériences, de ratages et d’éclats. Mes parents ont fait asseoir mon grand frère au piano en même temps que moi. Il n’a pas passé l’année. Moi j’y suis toujours assis aujourd’hui. Nombre d’appelés, peu d’élus ? Tu parles. A ça je ne crois pas non plus. Seulement y a bien un truc : à peu près tout le monde veut se la jouer genre je suis artiste, et juste pour pas rire comptons à la grosse louche le nombre de peintres, de musiciens, de chanteurs, de danseurs, de penseurs, de poètes et d’écrivains : en regard de ceux qui ont profondément désiré être l’un deux, s’il fallait faire un décompte de ceux qui en ont décoché la visibilité ce serait extrêmement violent.

C’est pas juste de dire ça. Nous avons chacun des outils entre nos mains, qui sont les nôtres, qui sont intensément les nôtres. Et puis il y a que je viens de regarder un docu à la télé sur la classe moyenne mise grave à mal par le descendeur social. Agacé je suis. Et attristé. Etre artiste, tu dis. Dans tout ça, un bail qu’on a viré la cohérence et l’humilité. Et bien sûr, la cohérence et l’humilité c’est pas ça qui va faire de l’argent pour après. Après quoi, déjà ? Ca il n’a pas dit. Pour après. Il m’a dit ça, c’était un soir d’hiver dans la salle à manger de cet hôtel où j’ai longtemps rêvé d’aller.

dix paroles

« Ce qu’on appelle depuis tant de temps les dix commandements sont à vrai dire dix paroles simples, amoureuses et lisibles, qui sèment aujourd’hui encore possiblement pour chacune de nos vies du sens, de l’amplitude, de l’émerveillement. Ces dix paroles ne sont pas de l’ordre de la morale, de l’avoir ou du devoir ni même de l’interdit ou d’une forme de loi : le fondement des ces dix paroles, c’est l’être, et le langage de l’être comme une forme d’éthique qui consiste à regarder le monde, à le connaitre, à le construire. Comment pouvons-nous être plus, comment pouvons-nous être meilleurs, comment pouvons-nous être pleinement humains ? Les dix paroles fondent une dynamique de vie et de désir en chaque être humain, la joie d’être et de pouvoir enfin dire j’existe, dire je suis.  »

Introduction à la série vidéo homonyme, produite par le collectif scraatch!et dont le contexte sonore fera l’objet d’une édition digitale et physique (cd) au printemps 2015.

à nous voir (#SongsNotBombs)

Rien trouver de mieux que démolir, saper, défaire / Insulter, humilier, faire manger la poussière / Dénoncer, rabaisser, à genoux face à terre / Jouir, jouir, jouir de tout foutre en l’air / Ouvrir la bouche pour autre chose que des orties, des semonces / Autre chose que des mots en bouquets de ronces / Ouvrir les bras à ce qui ne nous ressemble pas / Inspirer, assembler, faire d’autres choix / Parce qu’à nous voir / A nous voir on pourrait croire qu’on prend plaisir à tout détruire / A nous voir / A nous voir on croirait pas qu’on peut mieux faire / Pourtant c’est clair on peut mieux faire / On peut mieux faire

#SongsNotBombs contest / Oct14 Théâtre de la Monnaie

 

la part de nous à accomplir

P1020583

C’est drôle, des fois j’ai des appétits de caravane. Ca insiste, et je ne sais pas pourquoi. Cet habitat a quelque chose de simple, de simplifié même, et de basique donc. En même temps, l’image mentale de la caravane est associée aux temps de vacance, tout en projetant symétriquement une image très cheap de ça. Presque vulgaire, même. Médiocre, en tous cas. Lorsque nous roulions avec mes parents sur l’autoroute du soleil entassés à cinq dans la scirocco de mon père, le spectacle désolant d’une caravane éclatée sur le bord de la route a souvent fait jaillir dans mon esprit d’enfant l’idée que si c’était appétissant et enjôleur à première vue, cette espèce de maison à roulettes n’avait en fait rien de noble, de durable : rien que de la paille de bois, de la merde en mousse légère et beaucoup de vent.

En y repensant, la métaphore s’est imposée : la caravane n’est pas en principe quelque chose qu’on choisit, c’est un habitat par défaut, et je suis parti du principe –en cherchant dans ma mémoire scolaire de ceux qui l’été partaient à la caravane– que c’est dans la plupart des cas un habitat dont on hérite, par tradition, par routine, par défaut. Qui plus est, je viens de le dire, si l’idée est belle dans son essence d’habitat simplifié, léger, démocratique et tout emprunt de liberté, quand on y pense c’est tout le contraire : pour la bouger, il faut la trainer derrière soi comme un boulet joyeusement instable et vraisemblablement dangereux –et dangereux pour les autres- , et si on ne la bouge pas elle finit par se décoller, se démembrer, se déliter et prendre l’eau de toutes parts, plier, ployer, moisir. Rien de ce qui la constitue n’est vraiment noble, ni sa matière ni sa provenance. Au début c’est beau, à la longue ça devient merdique, encombrant, inutile.

Et ça, c’est pile ce qui constitue le plus grand pôle de toxicité pour nos vies : vivre par tradition, accepter de lourds héritages qui ne nous appartiennent pas, bâtir nos vies sur des matières dénuées de toute éternité, trainer de dangereux boulets –pour nous et pour ceux qui nous entourent, même s’ils nous aiment-, laisser aller chacun de nos projets dans un déroulé routinier et lassant à vomir, nous vidant année après année de toute substance et de tout désir.

Comment ça se fait ? Nous devrions penser à édifier des choses simples, belles, durables et partageables, élancées justement vers nos aspirations éternelles à la vie. Un habitat simple se devrait d’être de pierre sèche, de terre battue, de cendre et d’eau, de feu et de lumière. Et nous nous entourons du contraire. Bien sûr, ce sont là des métaphores, mais justement : profitons-en à nouveau pour tâter le sol de nos projets de vie, leur nature et leur état.

Beaucoup de choses dans nos vies nous insécurisent. Beaucoup de choses que nous avons vécues ont créé des blessures, des poids, des manques, et on ne parvient pas toujours à mettre des mots là-dessus. Et on peut passer une vie entière à chercher le lieu du repos, le lieu de la plénitude et de l’accomplissement.

Alors c’est vrai, souvent dans ce trajet-là, il y a plein de choses qu’on ne comprend pas, ou qui nous semblent pas possibles, pas faisables. Croire, avoir foi, s’abandonner, ça mobilise un truc en nous qui sonde notre identité profonde. Ce n’est pas simple. Et donc on n’entre jamais en profondeur, on survole, on évite. Et on place notre désir d’identité dans des choses extérieures à nous, c’est plus facile, c’est confort : mes vêtements, mes loisirs, la marque de ma bagnole, la tronche de mon scooter, ce que je lis ou que je lis pas, ce que je mange et comment je marche et, bien sûr, le lieu où je vis. Or quand on y pense, ce sont là toutes des choses qui sont formatées hors de nous-mêmes, on n’a pas de prise là-dessus, les choses les images les objets viennent s’imprimer sur nous, mais n’expriment pas grand chose de qui nous sommes. Plus on collecte de choses extérieures, moins on touche à notre identité intérieure, à notre coeur profond.

La chose ici, c’est : Il s’agit de commencer à penser différemment. Ou en tous cas de désirer ça. Pourquoi ? Parce que si on ne pense pas différemment, on ne se met jamais à vivre différemment. On a hérité d’un mode de pensée, d’une façon de vivre, d’un système de croyances pré-formaté et de toute une caravane de valeurs. Mais qu’est-ce qu’on a choisi ? Qu’est ce qui a été oui ou non accompli jusqu’aujourd’hui ? Qu’est-ce qui pourrait changer ?

*extrait d’un projet d’édition autour de la série vidéo Le Plan

trouver le coeur

IMG_1354

Un ami m’a parlé un jour d’une expérience singulière qu’il avait choisi d’entamer et qui –au final- l’a profondément entamé lui dans son orgueil et son arrogance de croire qu’il savait déjà tout de la nature humaine, essentiellement après avoir mangé à tous les rateliers livresques de diverses croyances philosophico-spirituello-machinchoses. Il avait bouffé toute sa savante bibliothèque et attendait sereinement de faire le gros rot satisfait de la connaissance infuse. Le défi était donc : s’isoler dans un refuge de fine tôle parmi les arbres et les buissons, avec de la subsistance solide et liquide pour une dizaine de jours, en plus d’une pompe à gel au dettol, une couette 4 saisons de chez lidl, un lumogaz et sa petite bonbonne bleu ciel, une boite d’allumettes, un petit cahier atoma et deux crayons gras, et last but not least un seul bouquin, celui avec lequel tant de fois on lui avait gonflé les oreilles : la Bible. En finir avec ça, into the wild, façon hérisson.

Déjà, ai-je envie de dire, prétentieux de croire qu’on peut avaler cette affaire en dix jours. Et en effet, il a vite déchanté sur la possibilité de gober ce truc vite et cru comme un  best-seller de rentrée. Au jour 2, il était énervé de sa déconvenue. Au jour 3, il ruminait sa déconfiture. Au jour 4, il pensait vider ses sardines, ses chocolats en barres et ses placards en une bouchée et reprendre fissa le chemin de la cité. Mais au soir de ce même jour, la chose improbable est survenue dans la quasi-obscurité de cette hibernation improvisée : enchainer de début à fin et de fin à début sans fin le livre des psaumes, ému et foudroyé par toute la portée de beauté et d’humanité de cette âme vibrante et amoureuse, de ce poème d’éternité, de ce langage absolu de dénuement et d’honnêteté, de persévérance, de violence et de défaite, de confiance sereine et de constante reconnaissance. J’aurais pu déchirer toutes les autres pages, car je venais de trouver le cœur.

Cette seule phrase émue pour tout compte-rendu de ce singulier voyage, voilà ce qui m’a ému moi. L’expérience de vie se trouve aussi au cœur de ce dont la force d’un langage témoigne. Cet ami s’est rendu responsable de sa lecture, dans les termes les plus fondamentaux : un violent volte-face, une émotion radicale, une intelligence bouleversée. Si je ne peux bien sûr écarter le livre des psaumes –qui est devenu entretemps le sillon merveilleux d’une expérience intime de restauration-, j’atteste et crie haut pour ma part que je suis moi tombé en amour du magnifique livre d’Esaïe : un torrent de colère, de défaites, de constantes inconstances, d’amour fou et de promesses, dont je fais mienne celle que j’estime la plus splendide : tendez l’oreille, venez vers moi et vous vivrez.

N’est-ce pas là immensément ce à quoi chacun de nous aspirons : une vie de plénitude et d’intensité, dont nous serions les acteurs émus et responsables ?

*extrait d’un projet d’édition autour de la série vidéo Le Plan